«La Suisse à 10 millions, ça ne me fait pas peur»

Interview, 7 avril 2024: Le Matin Dimanche; Florent Quiquerez

Le conseiller fédéral nous reçoit dans la ferme d’une amie, où il donne des coups de main. Un retour aux sources pour celui qui a fait un apprentissage de paysan.

Beat Jans, 100 jours, ça suffit pour se sentir conseiller fédéral?
Je ne sais pas si j’arriverai un jour à intérioriser le fait d’être conseiller fédéral. C’est sans doute une bonne chose. J’ai envie de rester une personne normale. Le jour où je serai déconnecté de la réalité, je pense que le temps sera venu de démissionner.

Dans le regard des autres, vous sentez que quelque chose a changé?
Bien sûr. Je ne peux plus me déplacer sans être reconnu. Pour le moment, je ne souffre pas de cette notoriété. Au contraire, elle me réjouit. Les gens qui m’approchent sont aimables et respectueux. Il n’y a aucune agressivité.

Le dicastère de Justice et Police n’était pas votre choix numéro un. Vous comprenez qu’il soit «mal aimé»?
Non, je le trouve très intéressant. Au parlement, j’étais surtout actif dans l’environnement et l’économie. Au DFJP, j’ai découvert les thèmes de la sécurité, de la migration ou de la politique sociale. C’est passionnant, car ces sujets touchent directement la vie des gens.

Depuis que vous êtes au Conseil fédéral, vous insistez sur le droit de la population à vivre en sécurité. Pourquoi?
La sécurité est profondément liée à la liberté. Ma femme a grandi à Miami. Quand elle est venue en Suisse, elle était très étonnée de voir que les enfants allaient à l’école à pied, sans être accompagnés. Cette liberté que nous confère la sécurité nous donne une qualité de vie qui nous différencie de bien d’autres pays. Il faut à tout prix la préserver.

La sécurité, est-ce une valeur de droite ou de gauche?
Il y a là deux sortes de sécurité: la physique et la matérielle. Les partis de gauche attachent moins d’importance à la sécurité physique, mais ils ont toujours défendu la sécurité matérielle. Pour moi, les deux sont importantes. Il ne faut pas oublier que je suis désormais ministre de la Sécurité. Je chapeaute Fedpol, qui lutte contre la criminalité. Il va donc de soi que cela fait partie de mes priorités.

Votre discours sur l’asile est qualifié de ferme. En vous positionnant ainsi, vous obligez l’UDC à mettre le curseur plus à droite encore, non?
Ce terme «ferme» ne vient pas de moi. Quand je suis arrivé au DFJP, j’ai constaté deux problèmes dans les centres d’asile: le manque de ressources et la hausse de la criminalité. Accélérer les procédures d’asile de ceux qui n’ont quasi aucune chance de l’obtenir permet de résoudre une partie de ces problèmes. Mais je tiens aussi à ce que les droits fondamentaux et le droit d’asile soient respectés. Pour le moment, cette accélération des procédures fonctionne et est positive pour tout le monde, y compris pour les personnes qui ont besoin d’être protégées en Suisse.

Cette semaine, l’UDC a déposé son initiative pour éviter une Suisse à 10 millions. Vous comprenez que ce chiffre fasse peur?
Je prends cette inquiétude au sérieux, même si je ne la partage pas. À Bâle, j’habite dans un des quartiers les plus denses du pays. Avec une très forte proportion d’étrangers. Dans l’école où se trouvaient mes filles, 80% des enfants grandissent avec deux langues. Mes filles aussi puisque ma femme est Américaine. Cela n’a jamais posé de problème. Au contraire.

La croissance de la population suisse est l’une des plus élevées d’Europe. Elle impacte le logement ou les transports. C’est normal qu’il y ait des résistances, non?
Cette immigration est liée au développement économique, à cette Suisse prospère, qui offre de bonnes conditions pour les entreprises. Ce sont les deux faces d’une même médaille. Mais cette croissance ne doit pas être une fin en soi. L’objectif est que celles et ceux qui vivent déjà ici en profitent.

Le Conseil fédéral tenait le même discours sur l’initiative contre l’immigration de masse. Et il a perdu. Comment convaincre cette fois?
Nous allons en discuter avec le Conseil fédéral. Et nous réfléchirons à la possibilité de présenter un contre-projet, qui apporte des solutions pour résoudre les défis liés à l’immigration.

La libre circulation des personnes est-elle le point faible de nos relations avec l’UE?
Je ne le vois pas ainsi. Les gens viennent parce qu’il y a des perspectives de travail. Et si les entreprises les embauchent, c’est qu’elles ont besoin de maind’œuvre. Même sans cet accord avec l’UE, l’immigration se poursuivrait, j’en suis convaincu.

C’est l’exemple du Brexit…
Exactement. L’immigration au Royaume-Uni est trois fois plus forte depuis le Brexit, dont l’objectif était de la faire reculer. Les autorités essaient de fermer les frontières à l’immigration irrégulière, mais les gens continuent d’affluer. En Suisse, l’objectif du Conseil fédéral est de mieux exploiter le potentiel de main-d’œuvre indigène. Je pense aux femmes, mais aussi aux réfugiés. Il est juste que les gens qui vivent ici et veulent travailler soient mieux intégrés dans le marché du travail.

Le Conseil fédéral négocie avec l’UE. Ira-t-il jusqu’au bout, cette fois?
Je suis confiant. Mon collègue Ignazio Cassis et l’équipe de négociation ont fait du très bon travail. Non seulement nous avons obtenu des contreparties de l’UE, mais nous avons aussi le soutien des commissions du parlement. Nous allons donc dans la bonne direction. Il reste des défis, comme la protection des salaires. Mais je suis convaincu qu’on pourra les résoudre par des mesures internes. En tout cas, je m’y engagerai.

Vous irez donc convaincre les syndicats?
Le Conseil fédéral a lui-même déclaré qu’il ne voulait pas de dumping salarial. Cela figure clairement dans le mandat de négociation. Tout le monde a intérêt à ce qu’on trouve une solution.

La droite économique a récemment attaqué les salaires minimaux. Est-elle vraiment prête à trouver des mesures internes pour protéger les salaires?
Attendons de voir le résultat des négociations avec Bruxelles. Il ne faut jamais oublier que l’UE veut aussi lutter contre le dumping salarial. Un salaire égal pour un travail égal au même endroit est désormais valable dans toute l’Europe. Entre les négociations avec l’UE et des mesures internes, il y a une marge de manœuvre pour obtenir l’accès au marché européen.

Êtes-vous le plus europhile du Conseil fédéral?
J’ai grandi dans un quartier international d’une ville qui s’étend sur trois pays et se porte bien. La qualité de vie a même augmenté à Bâle ces dernières années d’après les sondages. La coopération transfrontalière fonctionne. Et je suis convaincu qu’il est plus facile de relever les défis à plusieurs que seul, si on pense à l’approvisionnement énergétique, à la protection du climat ou à l’immigration. Avoir de bonnes relations avec l’UE sera aussi profitable pour eux que pour nous.

Derrière votre enthousiasme, arrivez-vous à comprendre les arguments émotionnels de cette autre Suisse qui ne veut pas d’Europe?
Je me suis préparé à ce que mon euphorie ne soit pas partagée par toute la population. Mais j’ai vraiment une expérience très positive de la coopération internationale. Je suis conscient que les choses peuvent être perçues différemment en Suisse centrale ou au Tessin. Si nous sommes sept au Conseil fédéral, c’est précisément pour représenter ces différentes visions.

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Dernière modification 07.04.2024

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