"Ceux qui n’ont pas besoin de la protection de la Suisse doivent repartir"

Interviews, DFJP, 05.10.2011. Illustré, Yan Pauchard

Illustré: "Première socialiste à la tête du Département de justice et police, la conseillère fédérale se bat pour une politique des migrations à la fois plus efficace et plus humaine."

Aile ouest du Palais fédéral. Il est 16 heures. A Berne, la fin d’après-midi est radieuse. Simonetta Sommaruga s’excuse de la chaleur qui règne dans son bureau, propose un verre d’eau en introduction à l’entretien. Une interview prévue de longue date, mais qui tombe finalement à pic. La semaine est marquée par la session extraordinaire du National consacrée à l’asile et à l’immigration. Le thème est sensible en cette période d’élections fédérales. La socialiste en est consciente. Quelques jours auparavant, elle a annoncé quatre mesures en vue d’accélérer les procédures d’asile. A la mi-septembre, la Bernoise est allée à Bienne assister à une projection de Vol spécial, de Fernand Melgar, avant qu’une polémique n’éclate autour de la présence d’un dealer récidiviste dans le film.

On vous a vue très émue à la sortie du film Vol spécial. Qu’est-ce qui vous a touchée?

Même s’il ne dit pas tout, le film montre un aspect extrêmement difficile de la politique d’asile. Je suis reconnaissante à Fernand Melgar d’en parler. Mais je ne l’ai pas attendu pour me confronter à cette réalité. Au début de mon mandat, le 23 décembre 2010, juste avant Noël, je me suis rendue à Bâle. J’y ai visité le centre d’accueil, puis le centre de détention administrative. C’était touchant. Ça ne me facilite pas le travail, mais j’essaie aussi de me laisser émouvoir. La politique d’asile, ses controverses, ses confrontations, sont très dures. Je veux rencontrer les gens concernés, qui ne sont pas que des statistiques, mais des hommes, des femmes et des enfants. Je veux leur donner un visage. Je veux aussi être aux côtés de mes collaborateurs et collaboratrices qui font un travail extrêmement lourd, tout en étant critiqués de toutes parts.

Votre objectif est d’accélérer la procédure d’asile de 1400 à 120 jours. Une telle réduction ne va-t-elle pas se faire au détriment des requérants?

Non, elle ne se fera pas au détriment des requérants d’asile. Nous allons au contraire renforcer leur protection juridique. Le modèle envisagé, mon département ne l’a pas inventé. Il a été éprouvé en Hollande et en Norvège. Nous l’avons étudié. Je vais me rendre sur place. Cette accélération de la procédure a été souhaitée à l’unanimité par la commission du Conseil des Etats.

Mieux défendre les requérants tout en rendant plus expéditive leur procédure, cela semble incompatible, non?

Au contraire, cela va de pair. Si vous voulez que le tribunal puisse prendre des décisions rapidement, il faut lui fournir des bases de décision bien faites. Nous allons donc investir dans un suivi plus efficace des dossiers et une protection juridique accrue. L’argent économisé en réduisant la durée des procédures, nous pourrons également le consacrer à une meilleure intégration de ceux qui seront autorisés à rester ou à des aides au retour pour ceux qui doivent partir. Je préfère que les requérants soient rapidement au clair sur leur sort. Trois ans sans savoir quel sera son avenir, c’est long.

Au final, quelle que soit la durée de la procédure, la Suisse restera confrontée au refus de rentrer de certains requérants. Comment résoudre ce problème?

Il est beaucoup plus difficile de partir après trois ans qu’après trois mois, même s’il y aura toujours une pression énorme sur ces personnes, des jeunes hommes surtout. Leurs proches ont investi toutes leurs économies pour les envoyer en Europe, attendant qu’ils envoient de l’argent. Alors un retour, c’est un échec et une catastrophe financière pour toute la famille. Ce sont des aspects qu’il faut comprendre. Les requérants déboutés doivent quant à eux comprendre qu’ils sont obligés de quitter la Suisse et nous pouvons les soutenir, notamment avec une aide au retour. La plus grande partie d’entre eux l’acceptent et rentrent volontairement. Une minorité refuse. C’est une situation pénible. Mais il y a un Etat de droit: les gens qui n’ont pas besoin de la protection de la Suisse doivent repartir.

C’est là qu’interviennent les fameux renvois forcés si controversés. Comment peut-on les justifier?

Il faut savoir qu’avant d’en arriver à une telle extrémité, nous avons beaucoup fait pour que ces gens puissent partir de leur plein gré. Les renvois forcés, c’est l’ultima ratio. Et lorsqu’on ne peut plus l’éviter, il faut tout mettre en œuvre pour que le renvoi forcé se passe dans la plus grande dignité possible. Les vols sont maintenant accompagnés d’un médecin et d’un observateur indépendant. Pour le Nigeria, nous avons à bord des Nigérians, afin d’éviter les malentendus culturels.

Les requérants sont entravés, langés même. Peut-on encore parler de dignité?

Dans certains pays, les requérants ne sont pas attachés, mais à la moindre résistance, il y a dix policiers qui se précipitent sur eux. C’est très dangereux pour tout le monde. Avec les entraves, il y a ainsi moins de danger pour la personne elle-même, mais aussi pour les policiers qui l’accompagnent. On peut encore améliorer le système, mais ces renvois restent difficiles. Il n’y a pas de solution idéale. La question est: y a-t-il une alternative?

Vous aviez confié à L’illustré que votre vocation était de «donner une voix aux plus faibles». Comment conciliez-vous cet engagement de femme de gauche avec le fait de renvoyer des gens?

Si je veux rendre la politique d’asile plus crédible, c’est justement pour donner une voix aux plus faibles. A la fin d’une procédure bien faite, si les personnes qui doivent repartir restent, c’est fatal pour le système. Et c’est au détriment de ceux qui ont vraiment besoin de la protection de la Suisse.

Cette année 2011 a été marquée par le printemps arabe et la crainte en Suisse de voir déferler une vague de réfugiés. Qu’en est-il réellement?

Tout d’abord, j’aimerais dire que la première réaction en Suisse n’a pas été la crainte, mais la joie et le respect pour le courage de ces gens qui ont risqué leur vie pour la démocratie. Ensuite, nous devons garder le sens des proportions. Depuis le début de l’année, environ 1800 ressortissants de Tunisie, de Libye et d’Egypte ont demandé l’asile en Suisse. On peut comparer ce chiffre avec les 500 000 personnes qui ont fui la Libye pour se réfugier en Tunisie… Mais je constate et je prends très au sérieux le fait que parmi ces personnes, une petite minorité pose problème. Je ne l’accepte pas. Mais encore une fois, il ne faut pas l’oublier: 1800, c’est moins que le nombre de personnes mortes en mer Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe.

Comment expliquez-vous néanmoins ce sentiment des Suisses d’être submergés?

Toute la population n’éprouve pas ce sentiment. Un fossé s’est creusé en Suisse entre ceux qui exigent une politique d’asile beaucoup plus dure et ceux pour qui celleci ne respecte plus les droits de l’homme. Pour avancer dans un thème politique aussi controversé, il faut chercher le dialogue avec tout le monde. Mon projet d’accélérer la procédure tout en améliorant la protection est, je l’espère, un chemin qui peut réconcilier un peu les positions.

Autre sujet de préoccupation des Suisses, l’insécurité…

Je tiens à dire que je suis de très près l’évolution de la situation. Je sais que c’est un réel problème pour la population. Se sentir en sécurité est la base d’une démocratie. Nous avons notamment un groupe de travail entre la Confédération et le canton de Genève sur ces questions. Tous les partenaires sont impliqués dans la recherche de solutions.

Les accords de Schengen sont souvent jugés responsables de cette hausse de la criminalité. Ne faudrait-il pas restaurer des contrôles aux frontières?

Avant Schengen, les contrôles «systématiques» à la frontière ne concernaient que 3% des personnes qui passaient. Donc 97% des gens n’étaient pas contrôlés. On a un peu tendance à l’oublier. Avant Schengen, on savait que les contrôles avaient lieu à la frontière, alors que maintenant il y a des contrôles volants. Ces accords nous ont aussi apporté des instruments, comme l’accès à des banques de données européennes, sans lesquels nous serions perdus face à la criminalité transfrontalière. Nous avons la possibilité de réintroduire une surveillance des personnes à la frontière sous certaines conditions. Mais s’il s’agit au final de contrôler peut-être 5% des personnes, je ne suis pas convaincue de l’efficacité. Il faut chercher des solutions dans la collaboration entre les polices, de part et d’autre de la frontière, et dans l’échange de données.

Des parlementaires romands ont critiqué la lenteur de la révision du Code pénal, pointant du doigt ces fameux jours-amende avec sursis jugés peu dissuasifs. Que leur répondezvous?

Il faut rappeler que le Code pénal actuel a été décidé il y a quelques années seulement par le Parlement. Le Conseil fédéral vient de mener une consultation pour déterminer ce qu’il faut changer. Il a notamment proposé l’abandon des jours-amende avec sursis. Sur la base des résultats de cette consultation, le gouvernement décidera cette année encore dans quelle direction il souhaite aller. Je peux déjà vous assurer que nous avons bien compris les critiques venues de tous les côtés sur ce système des jours-amende avec sursis.

Vous avez été musicienne avant d’être politicienne. Avec tous ces dossiers, avez-vous toujours le temps de jouer du piano?

Régulièrement. Parfois juste quinze minutes. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est assez pour jouer un prélude et une fugue de Bach, un compositeur qui permet de retrouver un peu l’ordre du cosmos. J’ai un travail lourd, où il faut rester à la fois ouverte et volontaire. Ma force, ce sont mon mari, mes amis et la musique. C’est une possibilité de réconciliation, au même titre que le jardinage. J’aime mettre les mains dans la terre. J’ai appris à protéger ces moments.

Votre créativité d’artiste peut-elle s’épanouir dans un département si réglementé, si dur?

Mais la politique est un travail très créatif! De même que l’art peut se révéler très dur. Travailler des heures, des semaines, voire des mois sur un même morceau, ça vous enseigne la persévérance, qualité indispensable au Conseil fédéral. J’ai beaucoup pratiqué la musique de chambre. J’y ai appris à jouer avec d’autres, à entendre les voix les plus faibles. En politique, il est dangereux de n’écouter que celui qui parle fort.